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ORANGE AMERE

Dimanche 2 avril 2006

   
    Les années 2000 sont incontestablement les années du retour gagnant pour Gérald Forton, petit-fils de Louis Forton, le créateur des Pieds-Nickelés.

    Perdu depuis les années 85/90 dans l'immensité des Etats-Unis, le dessinateur emblèmatique des années 60/70 - auteur entre autres de quelques beaux albums de "Bob Morane" et de nombreuses aventures de "Teddy Ted" pour le journal "Pif" - est de retour! Non seulement sur les aventures de ce fameux "Bob Morane", dans trois albums publiés aux éditions Hibou, mais également sur deux séries originales, celles de Tom Drake et celle de Dan Géronimo.
    Tom Drake est un agent du FBI qui, dans les années 30, se trouve face à la Maffia et, bientôt,  face à d'autres crapules, venus à la fois de la politique et du milieu artistique. Deux albums sont parus (12? chaque): "Flouze Blues" et "Le trésor de l'indien". Quant à Dan Géronimo, c'est un privé qui oeuvre dans les années 50, en compagnie de sa chère et tendre, dans une ville de Chicago toujours aussi dangereuse. "Blues pour un inconnu" a introduit le personnage et, en septembre 2006, devrait paraître "Fausse donne".

    Comme on le voit, Gérald Forton est reparti de plus belle. Qui s'en plaindra? Pas ses admirateur qui, aujourd'hui, voient ses anciens héros enfin édités un peu partout. Ainsi en est-il de la première aventure de Teddy Ted scénarisée par Roger Lécureux: "Le Triangle 9", album également disposnible chez Hibou.

    Il s'agit du premier tome d'une intégrale, qu'on espère complète, dont le second tome devrait paraître vers la fin de l'année.
    Il comprendra d'ailleurs  un Teddy Ted pratiquement inédit intitulé:  "Il fait chaud à Wichita", qui était une aventure complète, un supplément de l'époque - les années 60 - incluse dans un numéro de Vaillant, le journal de Pif. L'éditeur y rajoutera certainement une nouvelle inédite de Roger Lécureux ainsi qu'une interview parue dans Vaillant. Plus d'autres surprises aussi alléchantes.
    Au vu de l'accueil de ce premier album, il est évident qu'il comblait un manque pour tous les amateurs du héros "aux yeux clairs" qui a fait les beaux jours de "Pif gadget".
    A quand, maintenant, les rééditions de Kim Devil, cet intrépide aventurier scénarisé par Jean-Michel Charlier (dont une aventure inédite serait d'ailleurs sur le point d'être dessinée par notre fringant expatrié)? Il semble que ce soit, là aussi, pour bientôt.
    Quant aux aventures inédites en album de "Tiger Joe", autre aventurier oeuvrant en tant que chasseur dans l'Afrique encore coloniale, elles semblent également être sur le point de voir le jour!
    On le comprend, les petits éditeurs - par la taille, pas par l'ambition - ont décidé de mettre en valeur un pan entier de la bande dessinée franco-belge qui, jusqu'à présent, avait été scandaleusement oublié. Un pan entier, oui, car à lui tout seul Gérald Forton représente la mémoire vivante des journaux "Pif", "Spirou", "Tintin", "Pilote", "Trio" et "Télé Junior" (dont il a d'ailleurs été un moment le directeur de la rédaction). Excusez du peu.


    Première planche de "Il fait chaud à Wichita".
 
    L'accueil du public est encourageant, ainsi d'ailleurs que celui des journalistes  qui soulignent la qualité des dessins réalistes de notre auteur. Un exemple, ci-dessous, dans le journal "Midi-Libre".



Par regal
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Mardi 4 avril 2006


 

    Illustrez, illustrez, il en restera toujours quelque chose, comme dit l'autre. Effectivement, un dessin, qui vaut mieux qu'un long discours est également la preuve qu'une feuille blanche, si on la badigeonne bien, deviendra une oeuvre d'art. Certes, pas plus importante que les dessins effectués par nos ancêtres sur les grottes de Lascaut, mais témoignage quand même d'une certain prééminence de l'acte gratuit, celui qui consiste à tracer des lignes, à couvrir de couleurs, un visage, une figure, une silhouette ou un paysage pour démontrer qu'on en a saisi l'essence même.

    On est loin ici de la bande dessinée, encore que... L'auteur de ces fameuses bandes dessinées n'est rien moins qu'un créateur de cinéma muet... et presque sans continuité qui cherche, à travers son art de l'ellipse, à retranscrire un pseudo réel. Pseudo car cet univers - comme celui du roman, du théâtre ou du cinéma - n'est qu'une univers de conventions. On joue à faire semblant, à laisser croire au lecteur-spectateur que ce qui est dit, au travers des images, a quelque chose à voir avec le vivant. Or rien n'est plus irréel qu'une histoire racontée à grands renforts de simulacres.

    Une narration éclatée ou classique utilise des subterfuges éprouvés, ceux d'un photocpiage du réel qui, au fond, n'est qu'une pâle copie pour tous ceux qui cherchent de la véracité dans les récits narrés par les auteurs. Il n'y a jamais de réalité dans un texte - une bd, un film, une pièce de théâtre. Tout le monde fait semblant, joue à être quelqu'un d'autre, suivant les désirs plus ou moins pervers - ou malins - du créateur.

    Le dessin est par essence recomposition, simulacre, mensonge mais accepté comme tel. Les prises de position éthiques des créateurs - le dessinateur et le scénariste - ne sont là que comme des harangues de bateleurs de foire qui veulent vendre un préjugé: ce qui va être dit aurait pu arriver, arrivera, arriverait si les personnages inventés - des doubles de cette vie qui nous angoisse tant - étaient tout à côté de nous. Ou devant, nous précédant de toute leur matité d'autant plus évidente que le récit créé le serait par des auteurs importants. Or rien n'est jamais plus faux que les prises de position idéologique, qui souvent n'apparaissent que comme des explications à postierori de dérives créatrices effectuées au fur et à mesure de la création. Ni le dessinateur - qui joue à faire accroire, surtout s'il est habile -, ni le scénariste - qui suit la  ligne imaginaire de sa ligne Maginot des trucs d'écriture - ne sont à même de nous faire prendre vraiment - et au bout du compte - leur univers pour une part d'authentique. Car cet univers n'est destiné qu'à nous donner une leçon - au mieux -, au pire à nous ficher la frousse, à nous faire pleurer de joie ou de rage.

    Simulacres, avons-nous déjà écrit. Oui. Simulacres d'une construction narrative - et imitatrice du réel - où ceux qui tiennent la plume et le pinceau s'érigent en modèles du Créateur ultime, en petits dieux des pénates, puisque chaque récit n'est que l'histoire d'un bref suspense destiné à trôner, ensuite, sur une étagère de bibliothèque. Tel un minuscule dieu lare venu tout droit de la Rome antique, monde antédiluvien où tout faisait sens, pourvu que ce dernier passât par les colonnes chiffrées des livres de compte.

Par Blanche Baptiste
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Mardi 4 avril 2006
    Ci-joint un texte destiné à servir de préface pour le livre consacré à Bob Morane et Henri Vernes dont les auteurs sont Rémy Gallart et Francis Saint-Martin. Cette préface, bien qu'imparfaite - puisqu'elle ne figurera pas dans l'épreuve finale du bouquin - illustre bien cependant comment on a considéré le personnage vernien lorsque la littérature populaire n'était pas devenue un parangon de création pour les professeurs d'université!

HENRI VERNES, LE PASSEUR.

    Que ceux qui n'ont jamais entendu parler de Bob Morane, de Bill Ballantine et de l'Ombre Jaune lèvent le doigt ! Nous avons presque envie de dire « qu'ils se dénoncent ». En fait, nous savons qu'il y aura peu de monde, en vérité, qui osera le confesser car, mis à part quelques habitants du Groenland ou de la Patagonie - et les Chinois, aussi, ainsi que les Hindous, d'ailleurs, reconnaissons-le -, depuis plus de 50 ans que le commandant Morane a surgi des pages de la toute jeune alors collection Marabout Junior, il ne s'est pas passé une seule année sans qu'on ait des nouvelles de notre fringuant ex militaire. Il est vrai qu'Henri Vernes, son auteur, qui l'avait porté sur les fonds baptismaux, a soutenu son héros pendant toute cette longue période avec une fidélité exemplaire puisque, même au creux de la vague des années 80 - où Morane jouait les Belles au Bois dormant-, il surnageait encore, grâce à la bande dessinée.
    Depuis, le nom de ce personnage s'est en quelque sorte labellisé et on l'a vu fredonné par des adolescents boutonneux grâce au groupe de variété « Indochine ». Récfemment il a été mis en images grâce au dessin animé et, un jour prochain, ultime consécration, on le verra peut-être enfin immortalisé sur grand écran (même si la perspective semble s'éloigner chaque jour un peu plus).
    Bref, ce « vrai héros de tous les temps » l'est indubitablement, seul personnage de la littérature francophone à garder bon pied bon oeil, là où tous les autres héros ont sombré corps et biens, ne restant vivaces que dans la mémoire d'aficionados nostalgiques.
    Bob Morane/Henri Vernes, une équation qui a donc fait ses preuves et qui méritait qu'on s'y arrête. L'auteur populaire, contrairement à ce qu'on pensait généralement - et encore un petit peu, il faut le reconnaître, n'est pas un simple « pisseur » de copie. Il est plus que cela même si un regard superficiel peut laisser penser que, dans ces « petits romans », il n'y a pas grand-chose à glaner, si ce n'est quelques heures de détente et quelques formules-gags qui, dans l'immense corpus de près de 200 romans illustrant ses aventures, font régulièrement mouche.
    La main que Morane se passe dans ses cheveux coupés en brosse quand il est perplexe ; ses yeux gris d'acier qui peuvent cependant, face à une jolie fille, se transformer « en lac de montagne » ou ses doigts déformés par la pratique intense du karaté sont devenus des leitmotiv presque usés jusqu'à la corde tant ils ont servi. S'ajoute à ces gimmicks la sempiternelle répartie de Ballantine qui, usant et abusant du « Commandant », se fait rabrouer par le héros : « Tu sais très bien que je ne commande plus rien du tout, Bill". "Oui, commandant », répond alors invariablement le mécano écossais. Toutes ces redondances qui jonchent les dizaines de milliers de pages des aventures de notre héros peuvent laisser penser qu'on est bien là dans le roman populaire classique.
    Certes, ces petites balises que ne renie pas le « Lecteur-Poucet » sont bien présentes, effectivement, décrivant le texte d'Henri Vernes pour ce qu'il est de prime abord : un écrit de délassement dans lequel l'auteur a mis tout son professionnalisme. Mais comme d'autres oeuvres de cet étonnant substrat populaire, les aventures de Bob Morane vont aussi au-delà de ces répétitions qui ne sont qu'un jeu, avoué comme puéril, avec le lecteur.
    Car celui qui se penche un tant soit peu sur les écrits d'Henri Vernes finit par se rendre compte qu'il s'en dégage plus que de la vulgaire « copie ». Il y a là une véritable magie ensorcelante, parce que l'auteur, même si poussé sans cesse à écrire, n'a jamais traité le personnage - et ses lecteurs - par-dessus la jambe. Les  amateurs d'une  littérature blanche, celle où l'écrivain narre, par le menu et parfois jusqu'à nauseam, quelques unes de ses flatulences quotidiennes, ne veulent pas  reconnaître que chez l'auteur populaire, ce n'est pas la belle écriture qui est recherchée, mais un surcroît d'atmosphère.
    Pris dans l'engrenage d'une production de masse, Henri Vernes a, certes, et c'est tout à fait humain, commis quelques romans moins bien fabriqués que d'autres. Cependant, dans la longue énumération des titres mettant en scène Bob Morane (ainsi que d'autres écrits de l'auteur, notamment ceux qui ont l'histoire comme toile de fond), on peut affirmer sans crainte d'être contredit que le romancier n'a pas à rougir d'avoir accolé son nom à celui de son fameux personnage
    La littérature populaire n'est pas une littérature qui a les yeux de Chimène pour la Légion d'Honneur (même si elle y accède parfois). Elle pète, elle rote, elle est volontiers grossière; elle en fait au final toujours un peu trop, usant et abusant d'images et de « syntagmes figés ». Elle ne monte les marches de la gloire que grâce à la fidélité indéfectible des lecteurs qui vont accompagner leur écrivain favori jusqu'à un âge avancé. Comme la musique populaire, on vieillit avec l'auteur et son héros mais, alors que le personnage conserve ses illusions, le lecteur, lui, les a perdues depuis longtemps. Ce qui lui reste ? Le souvenir, sans cesse réitéré, d'une adolescence enivrante, moment magique où chacun croyait pouvoir soulever des montagnes par la seule force de sa volonté.
    Cette littérature-là est comme une antienne qu'on écoute, à la veillée, nous parler du « bon vieux temps ». Que dire, alors, d'un héros qui ne vieillit jamais et nous accompagne depuis plus d'un demi-siècle ? Comment un personnage, né en 1953, qui a le grade de commandant pour avoir participé à la Seconde Guerre Mondiale , peut-il encore intéresser les jeunes générations ? Et pourquoi, en sus, ses premiers lecteurs lui restent-ils fidèles ?
    La littérature populaire a ceci de magiquee qu'elle est avant tout un brassage de mythes. Quiconque met son doigt dans la machine se retrouve pris dans l'engrange, dépassé, dévié de sa route, phagocyté par son immense appétit et son appétence à faire déborder les cadres. Grâce à ces innombrables récits qui illustrent tous les genres, héritière de Gilgamesh, de l'Illiade et l'Odyssée et de Gargantua, cette littérature triture le réel, le rend beaucoup plus familier tout en éloignant, le plus souvent possible, le lecteur de son environnement habituel. Si la littérature générale joue les « maîtresses d'écoles » en parlant du monde de manière immédiate - souvent abrupte -, sa cousine, elle, fait de même mais par des chemins détournés. Elle instruit en amusant ; elle délasse en apprenant.
    Henri Vernes avec Bob Morane a fait de même, et il continue imperturbablement. La recette est identique aux tous premiers récits : on plonge le fringant commandant dans un pataquès où une poule n'y retrouverait pas ses petits, sachant que le héros, par son côté bohème et sa légendaire baraka, va remettre de l'ordre là où l'organisation sociale prenait l'eau. Le héros de la littérature populaire est un redresseur de torts. C'est avant tout quelqu'un qui aspire à ce que l'univers dans lequel il se trouve garde le bon cap. C'est pourquoi  on a pu diaboliser tous ces personnages fictifs  qui ne seraient que des « flics » d'un ordre social abhorré, car d'essence capitaliste.
        On a longtemps refusé d'admettre que l'auteur de roman populaire est une éponge. Cet auteur-là n'invente pas - ce n'est d'ailleurs pas ce qu'on lui demande. Il ne fait qu'accompagner ses contemporains dans leurs errements, ce qui peut l'amener certes à se renier, de romans en romans, mais sans que cela prête à conséquence pour son personnage. Notre commandant Morane, par exemple, bien que militaire, a parfois des pensées pour le moins curieuses.
    Il préfère se balader, le nez au vent, sans rechercher nécessairement l'aventure, et parfois sans armes. Attitude peu compatible avec son statut, vous en conviendrez. Parfois, Morane accepte des missions d'espionnage, mais le plus souvent il les refuse avec mépris, peu désireux de travailler pour un quelconque pays, lui, l'ancien militaire... Notre homme traque les tueurs d'indiens, ce qui est bien mais, naïvement, pense qu'une xième révolution en Amérique Latine va réellement changer le statut du pays auquel il vient en aide. Vu par tous ceux qui l'adulent comme un véritable aventurier, Bob Morane n'a pourtant pas d'autre ambition que celle de glisser ses pieds dans de vieux chaussons, ainsi qu'il le reconnaît parfois.
    Etrange personnage que celui-là pour ceux qui dénient à la littérature de consommation de masse une quelconque profondeur. Et pourtant, Morane, avec ses interrogations et ses contradictions, n'épouse-t-il pas, tout simplement, les doutes d'une époque mal dans sa peau ? Contrairement à ce que l'on croit généralement, c'est bien parce que, sous la défroque militaire, il a l'échine souple que notre héros est toujours vivant. Il s'agit d'un véritable Frégoli qui, au fond, ne s'est pourtant jamais renié.
    Car au final, Morane, qu'il arpente les chemins piégeux de notre bonne vieille Terre ou qu'il s'élance dans l'Espace, aux confins de l'Univers et du Temps, ce Morane n'a pas de véritable existence : comme Tintin du dessinateur Hergé, notre héros n'est qu'une coque vide dans laquelle chaque lecteur peut se reconnaître. Sa « non-pensée » - il a horreur de philosopher, puisque c'est l'action qui lui sert d'opinion - est sa grande force. Peu impliqué dans les combats du siècle (surtout quand ils sont idéologiques, ce qui a contribué à le rendre intemporel), Morane a pourtant quelques idées bien arrêtées :
    Il regrette que la Terre soit détruite par les exploiteurs de tous bords, la plupart du temps capitalistes ; il lutte contre les multinationales qui veulent détruire les peuplades dites primitives ; il se fait le protecteur en chef des jeunes femmes en détresse qui, ne s'y trompant pas, se trouvent toujours sur son passage pour le héler ; il déteste la violence, la savate, le karaté ou le jui-juitsu ne lui servant que d'instruments de défense et non d'attaque. C'est au final le grand frère que nous avons tous appelés de nos voeux, une force de la nature, quelque part une figure idéalisée du père.
    Mais foin d'explications pseudo freudiennes. Toute la littérature - la grande comme la petite - joue ce jeu de révélateur et appuie là où ça fait mal. Bob Morane, manié avec dicernement par un Henri Vernes, écrivain populaire et qui le revendique, n'a pas failli à la règle. Mais, héritier des Dime Novels - qui ont enrichi l'imaginaire de l'auteur dans sa jeunesse - cet aventurier a le charme suranné d'un monde certes fini et pourtant éternel, puisque destiné à nous faire rêver. Plus que d'un aventurier, d'ailleurs, on pourrait parler de lui comme d'un héros « réactif ».
    En effet, c'est l'aventure qui vient s'offrir aux bras musclés de Bob Morane et pas lui qui va à elle. Comme une femme qui s'abandonne, cette aventure déploie ses charmes - attraits des paysages et civilisations lointaines, surtout si elles sont hors du temps (cf les aventures avec l'Ombre Jaune dans le cycle du même nom) ; surgissements de bêtes monstrueuses ; méchantes lascives (l'exquise maîtresse sado maso Miss Ylang-Ylang) - et, envoûté par les saisissantes descriptions de l'auteur où se révèle un réel talent pour capter les ambiances, le lecteur se plonge avec délice dans un effroi communément partagé avec « son » héros.
    Rarement, il faut le dire, l'adéquation entre un personnage et son lecteur francophone aura été aussi importante. Cela est certes dû aux longues années pendant lesquelles Bob Morane a régné dans le monde de l'imaginaire pour jeunes - par défaut, d'ailleurs, puisqu'il n'avait aucun concurrent -, mais on peut également voir dans cette constante présence un « surplus » d'âme qui est l'apanage du talent d'écrivain du seul Henri Vernes.
    Né en 1918, Charles Henri Dewisme (son vrai nom au civil) est ainsi le digne successeur des "Dime novel" - et accessoirement des "pulps" américains - qui, à travers des récits violemment bariolés, à la périodicité effrénée, mettaient le « feu » à l'imagination des générations qui venaient de traverser un premier enfer mondial, sans savoir qu'un second, encore plus impitoyable, allait se déclencher un peu plus tard. Soif de vivre, soif de frémir, soif d'aller de l'avant dans une Europe où les Empires commençaient à se lézarder de toutes parts, telle était cette génération qui, au travers des exploits de Nick Carter, de Buffalo Bill, de Harry Dickson, le détective américain, se prenait à relier le passé récent à ce présent qu?ils espéraient enfin généreux. Les années 30 allaient passer sur ces espoirs comme un fétu de paille mais, nul ne l'ignore, les désirs adolescents restent à jamais ancrés dans la cervelle du futur adulte.
    C'est ce qui s'est passé pour Henri Vernes qui, abreuvé au lait du roman populaire du début du vingtième siècle - lui-même héritier du « frénétisme » du siècle précédent - va régurgiter toute cette manne dans ses premiers récits puis trouvera, dans Bob Morane, le moule parfait par lequel passeront toutes ses passions d'enfance (au nombre desquelles, le cinéma fantastique américain de série B a joué un grand rôle).
    Mais, nul ne l'ignore désormais, notre auteur est également un grand amateur de Jean Ray qu'il a contribué à faire renaître ; Ray qui a été l'auteur des intrigantes aventures de "Harry Dickson".
    Le littérateur flamand va indubitablement marquer de sa pâte le jeune Dewisme, qui lui devra certainement ce désir d'entrer enfin en littérature, à moins que ce ne soit celui de retrouver les enchantements du lecteur, même si, évidemment, le jeune homme avait déjà noirci des pages et des pages dans sa jeunesse. Bref, Henri Vernes est redevable, non seulement aux auteurs classiques, mais également du maître gantois, à cheval entre cette culture venue des brumes du Nord de l'Europe à laquelle s'ajoute celle, plus lascive, des pays du Sud.
    Henri Vernes semble donc au centre de différentes confluences, à la fois esthétiques et sociologiques qui ont produit, au final, un auteur protéiforme, revendiquant haut et fort ses sources, franchise dans laquelleon a voulu voir de la faiblesse, du photoco-pillage, le tout trahissant un manque "évident" d'imagination.
    Or lorsqu'on s'intéresse de près au corpus moranien, on est frappé par la multiplicité des thèmes qui le drainent, créant au final un patchwork fascinant des différents genres dont est friande la littérature populaire. Aventures classiques, récits d'espionnage, policiers, fantastiques ou de science-fiction abondent chez Bob Morane, vaste toile de l'imaginaire qui explique, au moins en partie, la fascination qui saisit le lecteur, assoiffé de rêves. Même si cette multiplication de genres s'explique pour des raisons de renouvellement, lui-même induit par le substrat économique - dans les années Marabout, Henri Vernes devait produire jusqu'à 6 Morane par an -, le résultat final est bien celui-ci : les aventures de notre héros ont balayé un des champs les plus étendu de la littérature populaire qui ait jamais existé, en tout cas dans la Francophonie.
    Mais bien que d'origine française, Charles Dewisme est né à Ath, en Belgique. Sa vision est donc celle d'un Wallon qui voit le monde au travers d'un filtre déformant, celui, nous le répétons, d'une Francophonie qui a eu son heure de gloire. Bob Morane est censé représenter le héros ultime, celui d'une Europe pétrie de culture gréco-latine, résistant au nouveau monde tout en absorbant certaines de ses valeurs. Réunissant les « qualités » que l'on prête au peuple Français, à savoir l'individualisme, l'opiniâtreté, la débrouillardise, Morane est également, par bien des points, un héros anglo-saxon, tel qu'on l'imaginait au dix-neuvième siècle.
    Parce qu'il n'a pas besoin de travailler («Reflets», le journal qui l'envoie en mission, ne servant ici que de prétexte commode), Bob Morane est un dandy. Comme avancé plus haut, l'aventure vient à lui, telle une maîtresse qu'il ne recherche pas vraiment mais qui est « attirée » par lui, par sa prestance, par sa virilité. Notre fougueux commandant - une extension fantasmagorique de l'auteur ? - est courtisé par les événements. Ce n'est jamais lui qui se précipite à leur rencontre. Pour toutes ces raisons, Bob Morane est certainement plus proche des deux siècles précédents que de ce barbare XXIème siècle dans lequel l'individualisme, revendiqué par la publicité et la politique, n'est  qu'un moyen hypocrite de ligoter l'homme pour le métamorphoser en un simple consommateur.
    Cette figure héroïque établit donc un lien entre la fin d'un monde où les valeurs à la fois fraternelles, égalitaires et de liberté faisaient résonance entre elles et celles de l'univers d'aujourd'hui, dans lequel l'individu est broyé par le productivisme capitaliste.
    A cheval entre ces deux mondes, Bob Morane est donc un personnage atypique qui, à n'en pas douter, nous fascinera encore longtemps.

(Les (c) sont les suivants: 1ère image, Lievens, Marabout/Vernes. 2ème, Forton/Vernes/Editions Hibou. 3ème, Forton/Vernes. 4ème, Joubert/Vernes, Marabout. 5ème, Dime Detective magazine.)

Par regal
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Vendredi 14 avril 2006


Chère amie,


    Je me vois dans l’obligation de vous envoyer cette lettre d’insulte. En effet, je le sais à présent, grâce à Nathalie, vous m’avez trompé avec Lucie, elle que je considérais comme ma future et tendre épouse. Si vous étiez un homme, nul doute que vous m’en rendriez raison. Hélas, vous n’êtes qu’une femme – ceci dit sans vous offenser – et j’ai ainsi peu de moyen de vous contraindre et de laver mon honneur bafoué – et de quelle honteuse manière.
    J’ai cherché, je vous l’avoue, de nombreuses façons de me venger. J’aurais pu, c’est vrai, noyer cette indignité dans le sang, ou alors forcer Lucie pour lui faire rendre gorge – et profiter, enfin, de ses faveux auxquelles je m’étonnais de ne pas pouvoir goûter.
    Faire éclater le scandale en dénonçant cette union contre nature aurait été également dans l’ordre du possible, mais comme vous le savez, je suis un gentleman.
    Vous pouvez en témoigner, moi qui n’ai pas voulu profiter de vous lors de cette soirée – certes agréable – mais un rien… comment dire ? particulière. Vous voyez celle à laquelle je fais allusion…
    Je préfère donc – en vrai homme de bien – vous envoyer cette missive que, pour des raisons de bienséance j’ai doublé, au cas où. Bien entendu, ce double est entre les mains de Maître Cornedouille, dont vous n’ignorez pas qu’il appartient à ma famille et qu’il est, de ce fait, un ami très cher.
    Je ne doute pas que ces quelques lignes vous feront prendre la décision qui s’impose d’elle-même. Bertrand, mon coursier, vous remettra une petite mallette dans laquelle vous trouverez les ustensiles qui vous permettront de quitter cette « vallée de larmes », ainsi que dit l’Evangile.
    En espérant que vous apprécierez ma dévouée initiative, je vous envoie mes pensées les plus affectueuses.
    Vicomte de La Ferté Moselle.


Par Charles Albert
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Dimanche 16 avril 2006



Chère Maria,


    Je vous envoie ce petit courrier pour vous dire que je vous ai toujours détestée. Plus, même, je vous hais. Votre âme est laide, votre corps difforme, votre fortune... Ah, oui, c'est là où le bât blesse, bien sûr mais... Allez, même cette fortune me déplaît. Tout en vous me débecquette et je voudrais que vos parents ne vous aient jamais engendrée.
    Vos parents? Un père alcoolique - bien que Président de Chambre correctionnelle! - et une mère - prostituée sans coeur qui le faisait cocu dès qu'il avait le bas du dos tourné. Quant à votre frère, Maria, bien que cela me coûte d'être ainsi grossier, sachez qu'il n'a toujours été à mes yeux qu'une simple chiure de mouche. Bref, je vous le répète, j'ai toujours prêté une attention désespérée à votre égard, moi qui, du fait de ma haute naissance - hélas compromise par des revers de fortune - ai dû m'allier à vous. Vous dont la seule présence me donnait envie de vomir.
    Mais tout cela n'a plus aucune importance, Maria, aujourdhui. Dommage que vous ne puissiez pas lire ces lignes dictées par un ressentiment qui me serre le coeur. Vous ne saurez jamais, ma chère, qu'un mécanisme complexe, déclenché par la simple ouverture de l'enveloppe contenant cette missive va vous envoyer en fumée. Nauséabonde, cela va sans dire.
    Dommage, je le répète, que vous ne connaissiez pas la profondeur de mon mépris. Savez-vous ce qui me plaira, malgré tout, lors de votre enterrement? Je vais pleurer, Maria, pleurer un torrent de larmes et même vous, ma bonne amie, ne saurez pas qu'il s'agira de larmes de crocodile...
    Sur ce, veuillez agréer, mon "adorée", l'expression du rien qui me tient lieu de lien amoureux...

Votre dévoué, Comte de Morgenstein


Par Charles Albert
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Dimanche 16 avril 2006



PUISSANCE DU VIDE

    Allumé, l’ordinateur n’a plus cette fascinatoire luminescence dans laquelle je me perds, et qui me fait croire à un monde parallèle ou virtuel possible. Allumé, il bourdonne doucement et l’écran reste vide, vide de ma nonchalance, de mon désir d’écrire et d’inventer. Il respire doucement, comme un animal fidèle, attendant un signe, un geste tendre que j’effectuerais mais, fasciné, je n’esquisse aucun mouvement, me contentant d’être Zen. Pour voir.
    Bien sûr, je ne vois rien d’autre que ma propre impuissance, ou mon envie qui, là, brusquement, peut s’éployer, pour peu que je le décide. C’est aussi fascinant que celui qui, tenant fermement son arme dans la main, a, comme mire, sa future victime. Quelqu’un dont il peut, là, sur-le-champ, disposer. Et c’est tellement violent, comme sentiment, que l’homme ressent, en quelque sorte, des évanouissements de l’âme dont seul le hasard peut en déterminer l’obsédante sortie. S’il y en a une. Et cet écran produit une guidance fugace dont on ne pourrait jamais voir la fin.
    C’est comme voir le mirage d’une vie future, adulée, forcément, adulée par des foules en délire dont chaque regard brille d’un chèque qui vous fera désormais à l’abri du besoin. Définitivement. Pour, enfin, poursuivre une œuvre utile, essentielle même pour la société des hommes.
    Bien sûr, lorsque les lumières s’éteignent, vous voilà seul, perdu, dans un désert aride où chaque pensée, chaque phrase, péniblement, se traîne, ventre contre terre, vers un avenir qui n’a rien de radieux. Et, surtout, face à l’écran dont les pixels vous hypnotisent, vous restez dans une désespérante finitude car, à peine ébauché, ce monde merveilleux vous étreint et vous broie entre ses bras, vous susurrant à l’oreille :
    « Tu n’es rien d’autre qu’un Désir palpitant qui a laissé, au loin, s’enfuir le Conquérant Vouloir. Il va chercher d’autres montures, les enfourchera en ricanant à ton encontre, toi qui n’a pas su le retenir. ».
    Pas su ou pas pu. Telle est la sempiternelle question qui se pose, jour après jour, quand l’écran clignotant scintille devant toi, vide d’un futur hypothétique.


Par Benoît Barvin
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Dimanche 16 avril 2006


PARADIS PERDURE

    Les enfants jouent quelque part dans une pièce. Ils nichent dans un monde fermé à double tour, dont aucun des adultes que nous sommes n’avons plus la moindre idée, Barbes-bleues pathétiques qui avons perdu, non seulement la petite clef mais également le trousseau, peut-être volé par une Chimère au nom de femme adultère : l'Envie.
     Monde, planète que nous avons connue mais dans lequel aucune de nos neurones ne peut plus jamais s’incarner. Plus jamais ? Répugnante formule qui traduit bien que, dans 30 ou 40 printemps, nous en aurons 40 de plus mais que nous ne serons jamais Théodore Monod.
    Ceci dit, à quoi bon durer ? Si Théodore s’en allait dans le désert à la poursuite de sa chimère, ne faisons-nous pas la même chose, mais ici et maintenant, dans une incessante et harassante marche à l’aveugle, sans trop discerner nos météorites à nous, ceux qui pourraient, peut-être, éclairer notre quotidien pâlichon ?
     Cela se ressemble sûrement, ces deux quêtes parallèles. Cependant l’une a l’aura de l’œuvre d’art, de la finitude d’une vie, du polissage qui sied à toute recherche, tandis que l’autre s’étiole en vaines bifurcations, en constantes haltes au pied de panneaux de sens interdits contre lesquels nous butons sans cesse, comme par un fait exprès.
    Finalement, nous le savons bien : nous ne sommes pas faits pour jouer les Pères du désert et nous avons l’intuition que nous ne vivrons pas vieux.

Par Benoît Barvin
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Dimanche 16 avril 2006
REGARD DES AUTRES

    On nous dit que nous ressemblions à cet enfant poupon, aux cheveux gominés, le regard franc et dont le mince sourire s’accrochait fugacement aux lèvres, le temps d’un cliché. Nous voulons bien. Nous sommes aussi cet autre loupiot un peu gros, enflé pour être exact, qui jette un œil inquiet vers l’objectif en tenant une carabine de plastique noir avec laquelle il semble menacer le photographe. Nous sommes encore cet adolescent au visage aussi blanc qu’un pain de craie, dont le sourire s’apparente au rictus. Vêtu comme un gandin, costume deux pièces empesé autour d’un corps friable, il semble prêt à se désagréger pour peu qu’une simple brise...
    Il faut savoir que ce gamin a eu droit à une péritonite aiguë et que cette dernière a joué, assez mal heureusement, la Dame à la Faux. Mais tel que, hâve, légèrement décharné, avec des yeux dévorant un visage à la peau maladive, cet autre soi-même que nous fûmes (paraît-il) nous impressionne toujours, lorsque nous l’observons.

    Ces différentes facettes de l’être (il y en a d’autres, à 20 ans, 25, 30. Agrémenté d’une barbe, tee-shirt plaqué sur un corps un peu mou, sautillant sur une plage pour attraper une balle, tenant sa compagne par l’épaule, les lèvres gercées par un sourire contraint, etc...), ces autres « Je » nous laissent de marbre. On nous dit que nous étions ceci, cela ; que nous avions tendance à trop manger, à rêver, à mal nous conduire avec nos frères ou nos sœurs, à collectionner des livres, et chacun va de son anecdote avec une expression entendue, sous votre air vaguement intéressé.
    Les propos hésitent entre l’apitoiement sur soi-même (Ah, du temps où j’étais jeune !) aux vagues reproches (Vraiment, déjà, tu étais difficile), jusqu’aux vidanges de l’âme (Je t’ai toujours haï !)… S’ils savaient combien nous avons envie de leur crier : « S’il vous plaît, de grâce, taisez-vous ! Cet autre que vous avez connu, n’existe pas, n’existe plus, n’a jamais existé, en fait. Sachez que ce n’était qu’un reflet de vous-même, une image que vous vous donniez par commodité, par paresse, par pure lâcheté. Il vous convenait de nous voir sous ces oripeaux médiocres car, ainsi, vous étiez à même de nous dominer. Vous étiez jaloux de notre existence, non pas avec raison, mais sans autre motif que le fait que nous étions vivants. Et là. Seuls. Différents de vous. Et nous aussi, nous avons été dévorés par ce cancer de l’envie. Nous voulions ou être uniques, ou bien pouvoir nous incarner dans d’autres peaux, nous glisser dans d’autres âmes afin de voir ce que cela faisait… »

    Comme on aimerait avoir la force d’invectiver ceux qui nous agressent, qui savent, qui ont un avis sur tout, qui sont le monde à eux tout seuls. Ceux-là, vraiment, qui sont parfois de vrais proches, d’autres vous-mêmes, vous aimeriez les faire disparaître, d’une simple calotte, d’un coup violent sur le visage afin d’en effacer la morgue autosatisfaite ou bien, pourquoi pas, d’une rafale d’arme automatique pour voir comment ça fait, comme lorsque nous étions gamins et que nous nous régalions de films d’action dans lesquels le héros se débarrassait des importuns de cette si agréable manière.
    Au lieu de ça, bien sûr, collaborateur en diable, Vichyssois de salon, nous leur tendons des perches, uniquement pour ne pas être seuls. A moins qu’il n’y ait, dans cette attitude, le désir mortifère d’être foulé aux pieds, pour l’exemple.
    Pitoyable, n’est-ce pas ?

(illustrations classiques et contemporaines de Neal Adams)
Par Benoît Barvin
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Mardi 18 avril 2006
L'OCCASION
                                       
   
   
    Elle était si sensationnelle, cette occasion, que je me précipitai, toutes affaires cessantes, au local du journal qui me l'avait offerte... comme sur un plateau. On m'y reçut en souriant étrangement et l'adresse me fut communiquée avec célérité.

    Le château était réellement fabuleux, légendaire. Le châtelain, quant à lui, se présenta sous les traits d'un petit vieux charmant quoiqu'un peu gâteux. Il me servit du punch, des petits fours, ma foi fort exquis et nous signâmes, dans l'euphorie générale, le contrat de vente. Il me décida à dormir, le soir même, dans une des chambres de ma nouvelle demeure.
    Vers les minuit, un bruit de planches vermoulues qui cédaient me tira d'un sommeil lourd.
    Fabuleux, certes, le château l'était, oh combien! C'était le dernier exemplaire des fameux châteaux attrape-gogo dont le souvenir, à vrai dire, s'est quelque peu estompé de nos mémoires. Englouti sous une pile de mauvais madrier, avant d'expirer, je regrettai amèrement mon tragique oubli.

L'OISEAU AUX QUATRE PATTES.

    Il le découvrit dans un fossé, froid, inerte et faillit l'abandonner là. Mais sa misanthropie devenue naturelle céda en cette occasion à une timide tentative de réconciliation avec le Monde.
    Il recueillit l'oiseau et l'amena chez lui. Pendant le trajet il constata que l'animal avait quatre pattes. Il n'en fut pas peu étonné. Il finit par conclure qu'à force de se terrer chez lui, sans contact avec l'extérieur, il en avait oublié la force du temps. Peut-être était-ce une  invention de la gente novatrice des savants ?
    Il mit l'oiseau sur la table, essaya de lui donner à manger, voulut lisser ses plumes, chercha même à être piqueté par le petit bec jouissif.
    Plus tard, après être entré chez un oculiste qui lui parla de presbytie prononcée, il jeta dans une poubelle le petit véhicule blindé métallique abandonné par un gamin.

LA PUNITION

    Elle me prit par la main, m'entraîna vers le lit où rapidement- en experte- elle me déshabilla. J'étais nu et honteux. Elle souriait, m'invita à me glisser dans les draps et vint m'y rejoindre après avoir éteint. J'entendis le mol alanguissement de ses dessous qui glissaient en caressant sa peau.
    La douceur de son buste, de ses bras, de son ventre... Ses lèvres qui butinaient mon front... Saisi pourtant d'une angoisse profonde face à tant de bonheur promis, je demandai à rallumer pour recouvrer mon sang-froid.
    J'entendis un grand sanglot. Une odeur musquée fouetta mes narines. Une voix soudain grave supplia : " Pas ça... Oh, non ! Pas ça... PAS MAINTENANT" tandis qu’une main autoritaire se refermait sur ma gorge et me serrait impitoyablement.



LE RICOCHET.

    Arrivé près du lac, en un geste anodin, je jetai quelques cailloux qui rebondirent si bien qu'ils allèrent blesser gravement des promeneurs en barque. Inculpé, jugé et condamné en un rien de temps- dans ce pays on était expéditif- je fus devant le prêtre, épouvanté par mon crime et qui se signait sans arrêt. Je lui redemandai, pour la millième fois peut-être, les raisons de cette ire insensée (les cris de haine de la foule, à l'extérieur de la prison, me mettaient la tête à l'envers). J'eus droit alors à cette étrange réponse :
    « Le ricochet, mon fils. Les sautes d'humeur du vent... CERTAINS JOURS » et, bien entendu, je mourus sans comprendre.





PERFECTIONNISME AMBIGÜ.

    Devant le couperet, il s'immobilisa si brutalement que toute l'assistance, habituée à son calme hautain, l'interrogea du regard. Il demanda qu'on lui détache les mains, alla vers la guillotine et montra les traces de rouille sur les vis, les plaques de sang séché et noirâtre sur le couperet et les pièces de bois.
    Confus, on alla lui chercher des chiffons et des limes. Il nettoya le tout en se permettant même de siffloter. Puis il fallut essayer la machine. Il se déclara inapte à en être le premier utilisateur, souhaitant d'abord voir l'effet de son perfectionnisme. Souhait de condamné, souhait sacré.
    Le bourreau voulut bien mettre son cou. Le maire, le directeur de la prison, jusqu'à une journaliste amoureuse de "cette brute aux yeux si doux", comme elle l'avait appelé, y posèrent leur gracieux cou. Mais, à chaque fois, il trouvait quelque chose à redire.
    Plus tard, dans la cour déserte, le condamné, enfin satisfait, vint lui-même mettre sa tête sous le billot et attendit.

Par Barbara Style
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Mercredi 19 avril 2006
Chère Sadia,

    Vous me fûtes, ma chère, très utile quand je crus corrompre André-François, lui qui me disait ne jamais pouvoir aimer une "femelle", ainsi qu'il le proclamait, les soirs de libations pendant lesquels il me regardait jouir par tous les pores de la vie de chattes ronronnantes et de seins marmoréens.
    Je le voyais bien me jeter des regards envieux, surtout lorsque j'illuminais, de ma flamme triomphante,  le désir de cuisses offertes et de replis duveteux. Je savais que, secrètement, c'est dans des enfouissements pervers qu'André-François aurait eu envie de se glisser pour, enfin,  pousser lui aussi ces petits cris d'animaux offerts en litanies perlées par mes amantes.
    Le pervertir sans me souiller était mon unique obsession. Je voulais le rendre dépendant du sentiment honteux qu'il éprouvait à l'égard de ma lance en constante élévation. Mon sentiment - certes peu glorieux, je le confesse - avait fini par devenir une véritable obsession et je ne cessais d'entraîner ce compagnon d'infortune dans de tourbillonnantes virées au cours desquelles je me donnais aux femmes, éventrées de plaisir.
    Je n'avais pas compris que de la sorte je perdais mes forces et qu'un soir, hélas chez vous ma chère Sadia, l'incroyable devait arriver. Mon dard se calfeutra dans mon caleçon et, de dépit devant vos vains efforts pour redresser cette situation choquante, vous sautâtes sur André-François. Vous et les jouvencelles que, ce soir-là, vous aviez invitées en mon honneur.
    Ce traître - ce suppôt de Satan - se comporta de telle incroyable manière que j'en rougis de honte... pour moi. Moi qui, désormais, me traîne comme une âme en peine et une moitié d'homme, pendant que cet apostat se pavane, désormais, au milieu d'une kyrielle de belles damoiselles dépoitrinées.
    N'est-ce pas ce scélérat qui, il y a une heure à peine, a osé me glisser à l'oreille ces paroles hérétiques: "Mon cher Baron, j'ai toujours été persuadé que vous en étiez... Je ne me trompe jamais", avant d'éclater de rire et de rejoindre les pécores qui me jetèrent des regards au mépris confondant?
    Me voilà, Chère Sadia, tombant à vos genoux pour vous supplier de me laisser embrasser toutes les molles parties que vous voudrez bien m'offrir. Pour prouver que je ne suis pas ce quart d'hominidé que se plaît à répandre André-François.
    Mais de grâce, ma Mie, offrez moi seulement votre côté face afin que tout doute soit dissipé!

    Votre dévoué - et misérable - Baron de La Molle.

Par Charles Albert
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