Très cher vicomte, J'aimerais tant que vous eussiez raison. Hélas! Le temps, vous ne l'ignorez pas, travaille contre l'humaine condition, sciant la branche sur laquelle nous nous tenons, tant bien que mal, tels de malhabiles animaux pensants. Certes, en d'autres temps, les moeurs étant ce qu'elles étaient, on n'eût pas parlé "d'inconduite" ou "d'inconvenance", plutôt de "propos bigarrés" et autre billevesées. Depuis, sous le pont Mirabeau, se sont succédées les eaux d'une Seine qui a charrié de nombreux cadavres, ceux de nos amours défuntes, comme le dit le poète. Votre insistance à vouloir gommer ces dires inconvenants aurait pu trouver sa place dans un univers nettement plus permissif. Au jour d'aujourd'hui, notre société, vous ne l'ignorez pas, n'accepte plus les écarts de langage tels que celui que vous commîtes, hier soir, lors du dîner que je donnai en l'honneur de ma jument Hétaïre. J'eusse pu vous pardonner vos propos injurieux s'ils eussent été prononcés en fin de repas, instant propice où l'esprit, engourdi par l'alcool et la bonne chère, se met à divaguer sans frein. Vos mots blessants ont été émis lors du début de cette collation et vos épithètes ont joué le rôle du picador face à un taureau qui n'en pouvait mais. Hétaïre ne s'est jamais laissé "monter" par tout un "haras", ainsi que vous l'avez prétendu. J'y ai veillé... Je suis trop jaloux de sa croupe à nulle autre pareille pour accepter, dans le sein de ma propre maisonnée, un autre maître étalon que moi-même. Vos sous-entendus ricaneurs ont agi sur moi comme des coups de couteau me lardant le coeur. C'est la raison pour laquelle, très cher vicomte, je vous refuserai désormais l'entrée de mon haras et, par conséquent, celle de la croupe rebondie d'Hétaïre.
Votre dévoué - mais profondément blessé - marquis de La Fère Motte.