Lundi 5 juin 2006 1 05 /06 /Juin /2006 11:43



    H.P Lovecraft, MR James, Lord Dunsany, Ambrose Bierce, W. W. Jacobs, Bram Stoker... Une pléiade de noms illustres dans un recueil de textes fantastiques.
    Le premier n'est-il pas en effet le créateur du Mythe de Cthulhu dont les différents avatars se sont retrouvés dans de nombreux pulps ? Le second, Montague Rhodes James, est reconnu comme étant un des pères des « ghost stories », ces histoires de fantômes qui, au dix-neuvième siècle, ont fait frissonner l'Europe entière. Lord Dunsany, lui, a été admiré par Lovecraft et est considéré comme le père de la Fantasy moderne. Quant à Ambrose Bierce, il s'agit d'un nouvelliste émérite qui a ciselé de nombreux textes brefs désespérés. W. W. Jacobs est également un nouvelliste fantastique, « La main de singe » est un de ses textes les plus célèbres -, alors que Bram Stoker, est-il nécessaire de le rappeler, a été le créateur génial du personnage de Dracula.
    Plus de six artistes représentants émérites du fantastique classique réunis dans le même recueil, voilà de quoi faire saliver le lecteur. Mais il s'agit d'un ouvrage de poche, destiné au large public et le problème se pose alors de savoir quelle illustration on va choisir pour la couverture. Les éditeurs auraient pu opter pour un tableau - ou un extrait de tableau -, et ce afin, d'une part, de donner une ambiance très dix-neuvième siècle au recueil - ce qu'il est, vu les auteurs choisis -, et d'autre part pour éviter de payer des droits à l'illustrateur. Au lieu de ça, puisqu'il s'agit d'une édition populaire, les décideurs de la maison d'édition Avon ont choisi une illustration originale. En l'occurrence celle sur laquelle nous allons brièvement disserter.
    Que voit-on sur cette couverture ? De prime abord un couple BCBG face à d'étranges créatures manifestement hostiles. Tout, dans la représentation qu'a fait l'illustrateur de la scène, laisse à penser que nos deux héros sont en mauvaise posture. Les étranges créatures viennent certainement d'être surprises par le couple. Il s'agit de mâles agressifs, dont l'un jette un regard terrible vers les deux jeunes gens, les griffes déjà prêtes à écharper. Indubitablement, ces créatures ont un mauvais dessein en tête. Sont-ce des êtres diaboliques venus de Cthulhu ? On pourrait le croire, si l'on se fie à leur double apparence, à la fois de fourmis et de volatiles, en raison de la cuirasse qu'elles arborent et du bec de perroquet qui leur sert de visage. Elles semblent vomies des tréfonds de la Terre, armées de mauvaises intentions, prêtes à déferler sur les pauvres humains qui, bien entendu, ne se doutent de rien.
    Quant à l'homme et à la femme, les deux protagonistes qui nous rendent cette scène encore plus terrifiante, ils ont certainement compris que leur vie était menacée. Cependant observez bien l'homme. Il a passé une main protectrice autour de l'épaule de sa compagne. Son autre main s'appuie sur une portion de roche. A part le costume légèrement défraîchi qu'il porte, ainsi que l'absence de cravate, rien ne laisse présager  - sur son visage et dans son attitude - qu'il a réellement peur. La trouille, la vraie, il ne la ressent pas, semble-t-il. Bien au contraire, ce beau brun à la mâchoire carrée est « droit dans ses bottes ». Il attend une possible attaque, l'air tranquille, sans même avoir besoin d'une quelconque arme au contact rassurant. Il paraît n'en avoir pas besoin. Ses poings sont sa seule défense.
    Quant à la femme, la robe qu'elle porte l'apparente à une de ces héroïnes du dix-neuvième siècle, alors que le costume de son protecteur, lui, fait penser aux années cinquante/soixante. Cette apparente contradiction est accentuée par son décolleté, par forcément vertigineux, mais quand même très échancré pour le lecteur mâle voyeur.
    D'un côté le Mal déferlant sur le Monde. De l'autre, un couple - Adam et Eve du vingtième siècle - issu d'un Eden qui va se transformer en Enfer ? La parabole est évidente et, même si elle est immédiatement et naïvement lisible, cette couverture populaire n'en dit pas trop. Elle synthétise un moment charnière d'une nouvelle ; l'instant où les protagonistes sont mis en scène, juste avant de les lancer dans l'action. La charge symbolique de cette Humanité - Blanche, il va s'en dire - devant sans cesse affronter des démons décidés à lui faire la peau est ici très éclairante. C'est « Eux » contre « Nous ».
    Et ce message, bien que datant des années soixante du siècle dernier, résonne encore aujourd'hui dans les discours du président de cette Nation qui, justement, a produit le texte mis ici graphiquement en scène.




Par Blanche Baptiste - Publié dans : ORANGE AMERE
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