(illustration
inconnue)
J’avoue avoir été à la fois surpris et peiné de lire vos propos un rien acerbes, dans le dernier numéro de « Reflets », à propos de « Bob Morane, Profession
aventurier », que j’ai écrit en collaboration avec Francis Saint-Martin.
« Un aventurier, dans le langage courant (écrivez-vous), est un personnage de sac et de corde, se servant de l’aventure pour parvenir à des fins malhonnêtes. Dans ce sens, Bob Morane n’est certainement pas un aventurier »
Vous trouverez, en annexe, les définitions du terme, trouvées dans le dictionnaire français en ligne qui, me semble-t-il, décortique à satiété le sujet. Vous remarquerez que la définition négative ne vient qu’en seconde position. La première insiste sur le côté chevaleresque de l’individu, sa recherche éperdue d’aventures, la fantaisie qui s’attache à un tel personnage. Il me paraît que nous avons là les caractéristiques évidentes de Bob Morane qui, en l’absence d’aventures, s’ennuie chez lui, pantoufle, attendant qu’un quelconque évènement intervienne pour briser une soi-disant routine.
J’ai d’ailleurs, dans le corps de ma démonstration, bien développé, me semble-t-il, ce côté actif et désintéressé de Morane. Votre réaction virulente concernant le titre de l’ouvrage ne me semble donc pas pertinente d’autant plus, depuis l’apparition d’Indiana Jones, personnage certes de cinéma, mais servant aujourd’hui de modèle pour tous les héros modernes. Jones est bien un aventurier, intéressé, certes, par les antiquités à rapporter dans l’établissement où il enseigne, mais Spielberg a bien insisté sur le côté courageux, fantasque, touchant, même, de son héros. Toutes caractéristiques qui pourraient s’appliquer à Morane. Dommage, comme je l’ai écrit dans l’ouvrage, que vous n’ayez pas été de langue anglaise. Indiana Jones n’existerait pas, remplacé qu’il aurait été par son père spirituel, Bob Morane.
« La critique détaillée de ce second ouvrage prendrait des pages de remarques négatives », ajoutez-vous.
Trois ans de travail approfondi sur Bob Morane ; ses nombreux antécédents littéraires précisément étudiés et décortiqués ; les différents genres illustrés mis en exergue, ainsi que le résumé détaillé de chacune des aventures, tout cela, me semble-t-il, ne peut être biffé par une phrase qui sonne comme un avis globalement négatif.
Je suis pourtant toujours prêt à lire toute critique détaillée pour améliorer cet ouvrage qui est, bien que vous ne le signaliez pas, le premier à faire un tour aussi complet de l’univers de Bob Morane. Vous aurez cependant noté, à la fois dans les très nombreuses notes, ainsi que dans la bibliographie très détaillée, que j’ai tenté de n’oublier personne. Le moindre petit article, les interviews, les ouvrages précédents, ainsi bien sûr que le travail remarquable – car constant – des amateurs éclairés de « Reflets » ont été cités. Mon but était de réunir la plupart des informations pour qu’on puisse, à partir de cet ouvrage, travailler sur des sujets précis concernant le personnage. Certes, j’ai omis quelques noms – celui de Sanahujas, par exemple, qui a sauté à la composition -, et commis des erreurs, évidemment. Qui n’en commet pas ? Mais je pense que l’ensemble est de bonne tenue et ne mérite pas cette phrase, pour le moins expéditive.
Les journalistes qui ont rendu compte de l’ouvrage ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Aussi bien « Le Monde » que « Marianne », en passant par « Livres hebdo », jusqu’à France Culture et son émission « Mauvais Genres », tous ont insisté sur le « sérieux », la « complémentarité » entre le livre de Daniel Fano et le nôtre, certains – cf « Marianne » - s’amusant même de ce que l’on puisse parler, à propos du combat Ming/Morane, de « débat métaphysique entre le Bien et le Mal ». Bref, pour une fois, les avis sont tous louangeurs.
Et pourtant, vous n’hésitez pas à terminer, en enfonçant le clou :
« Je ne doute pas des bonnes intentions des auteurs de Bob Morane, profession aventurier mais, justement, l’Enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ? »
Je connais trop votre sens de l’humour – parfois acide – pour ne pas considérer le proverbe que vous avez cité comme, justement, un clin d’œil – que j’espère amical – à notre endroit.
Cependant, cher Monsieur Vernes, nous n’avions ni « bonnes », ni « mauvaises » intentions concernant cette étude. Celle-ci se base sur les deux études que j’ai commises en 1982 et 1983, dans le fanzine « Le Fulmar », études qui sont unanimement considérées comme « intéressantes » et « bien documentées ». Sans que j’en tire, croyez-le bien, une quelconque gloriole car ce n’est pas moi qui ai écrit les Bob Morane !
J’ai pensé, avec l’appui de Francis Saint Martin, qu’il était temps de réactualiser ce
travail, de le prolonger, de l’amplifier – ce que nous avons fait tous deux, mon partenaire s’occupant plus particulièrement des résumés.
Contrairement à ce que
vous laissez penser – après une lecture trop rapide, je pense -, « Bob Morane, profession aventurier » est, lui aussi, un livre « honnête » - nous n’avons jamais eu
aucun parti pris, si ce n’est celui de mettre en exergue les qualités – et les défauts – du personnage, comme il est d’usage dans un livre exhaustif.
C’est une étude également « bien documentée car se (nourrissant ?) à la source, replaçant Bob Morane dans un contexte
littéraire ».
La documentation, l’ouvrage en est rempli – sous formes de nombreuses notes, d’extraits de multiples interviews que vous avez données, d’abondants fragments de romans,
etc. La « source » de notre travail, en l’occurrence, ce sont les romans, vos propos et les études déjà menées concernant la littérature d’aventure. Quant au
« contexte littéraire », il est très largement évoqué. Je vous encourage à lire plus attentivement le chapitre concernant les « antécédents littéraires » pour vous en
rendre compte.
Bref, « Bob Morane, profession aventurier » me semble valoir mieux que cette notule, à la fois expéditive et un rien condescendante, que vous avez mise en exergue dans le dernier numéro de « Reflets ».
Peut-être avez-vous cru que j’avais écrit cette étude « en douce » ? Or, je vous le rappelle, je vous avais envoyé, il y a trois ans maintenant, la première préface de cet ouvrage. Vous m’aviez téléphoné un matin – assez tôt, je dois dire, preuve que, dès l’aurore, vous êtes prêt à partir à l’aventure – pour me faire part de votre sentiment, et m’indiquer quelques corrections à effectuer. Entre-temps, c’est vrai, Francis Saint Martin n’a pas voulu cosigner cette première préface, aussi en ai-je écrit une seconde. La première, pour rappel, se trouve sur mon blog : http://tagadam.over-blog.com/
Si vous la lisez, je suppose que vous vous souviendrez de ce petit épisode.
Voilà ce que je pouvais dire, concernant la défense de cet ouvrage qui, à mon avis – et à celui de Francis Saint Martin également, je suppose – mérite plus de considération. N’hésitez pas à le relire avec attention, sans agacement, et vous verrez que nous avons allié, à la fois l’affection – l’empathie même - que nous éprouvons pour le personnage, mais aussi la rigueur que mérite une véritable étude littéraire.
Malgré ces légères frictions, je me permets de vous envoyer, cher Monsieur Vernes, mes meilleurs vœux pour cette année 2008, en espérant qu’elle donnera aux amateurs de nouvelles aventures de leur héros préféré – dans une collection enfin stabilisée.
PS : dans le document qui suit, j’ai mis en rouge les définitions du dictionnaire et en bleu quelques-uns de mes commentaires.
I.− Emploi adj., peu fréq., littér. [En parlant d'une pers. d'une qualité propre à une pers.] Qui a un rapport plus ou moins direct avec l'aventure.
A.− [L'accent est mis sur l'esprit plus ou moins fantaisiste du sujet intéressé] Qui va à l'aventure, au hasard : (ainsi que vous le dites très souvent dans les Bob Morane)
1. ... quelle est la façon la plus pittoresque de comprendre et de mener la vie ? N'est-ce pas celle des comédiens ambulants, des poètes aventuriers et, par delà, des gymnastes étincelants de paillons, vainqueurs des lois de la pesanteur ? Lemaitre, Les Contemporains, 1885, p. 23.
B.− [L'accent est mis sur la participation active du sujet intéressé]
1. Qui aime, recherche l'aventure, les entreprises difficiles ou risquées, qui s'engage dans des expéditions lointaines par terre ou par mer. (Là encore, Bob Morane correspond bien à cette définition)
2. Le fils excellait à monter à cheval ; il était brave comme un chevalier, seule vertu que le vieux père exigeât de sa race. Son esprit eût été supérieur s'il eût été cultivé ; son cœur était noble, généreux, aventurier : véritable nature vendéenne qui m'attacha à lui. Lamartine, Nouvelles Confidences, 1851, p. 113.
3. Les premiers Marchands Aventuriers (quel beau nom, où le commerce est ennobli par l’aventure !), dès le quinzième siècle, partaient vers des marchés inconnus sur des caravelles frétées par les négociants de la Cité ; après cette hasardeuse époque, ce fut l'âge des grandes expéditions encouragées par l'état; ... Morand, Londres, 1933, p. 323.
4. ... on pouvait facilement sauter le mur pour se trouver dans la cour d'une maison inhabitée, tombant en ruine. On y entrait par la cave, sous l'escalier, en se hissant à travers le trou que formaient deux marches manquantes. Il y a un bon Dieu pour les enfants, naturellement aventuriers, explorateurs, romanesques, comblant le manque de connaissances par l'imagination. E. Triolet, Le Premier accroc coûte deux cents francs, 1945, p. 287.
− Au fig., domaine mor. Qui se plaît à poursuivre un idéal difficile et plein d'imprévu :
5. ... l'intelligence a toujours dû s'urbaniser pour atteindre les sommets, car l'intelligence est aventurière; tandis
que la foi, qui est fidélité et contemplation, s'accommode mieux du silence des champs. Mounier, Traité du caractère, 1946, p. 87.
a) Domaine pol. soc. Qui cherche à se faire valoir par des procédés plus ou moins douteux : (définition négative qui, on s’en rend compte sans discussion, n’a rien à voir avec notre personnage…)
6. Clemenceau? un personnage pittoresque, impulsif, cherchant l'effet. Un ambitieux incomplet, avec du raté dans son cas. Un peu aventurier; un peu boulevardier. (...). (...), un certain génie de l'action; une façon de gouverner passionnée, vivante, cavalière. Romains, Les Hommes de bonne volonté, Le 6 octobre, 1932, p. 159.
b) P. anal. et p. euphém., domaine amoureux. Qui est enclin aux aventures galantes :
7. Au premier coup d'œil, sa vie vagabonde et la nature de son roman semblent d'accord pour nous faire voir en Rabelais, malgré sa double robe, un homme de principes relâchés, d'humeur aventurière, de mœurs libres, aussi jovial que savant, au propos cynique et satirique; ... Sainte-Beuve, Tabl. hist. et crit. de la poésie fr. et du théâtre fr. au XVIe s., 1828, p. 266.
Rem. À la forme adj. aventureux s'utilise de préférence à aventurier, de même qu'à la forme subst. aventurier s'utilise de préférence à aventureux.
II.− Emploi subst. Personne qui a un rapport plus ou moins direct avec l'aventure.
A.− [Sans insistance sur la participation active de la pers. intéressée]
1. Except. [Avec une idée de certitude] Personne qui dit la bonne aventure, qui prédit l'avenir :
8. ... puis elle s'asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire ma bonne aventure, en me demandant un petit sou; c'était trop cher. Il était difficile d'avoir plus de science, de gentillesse et de misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont j'aurais été un digne fils me quittèrent; lorsque, à l'aube, je sortis de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière s'en était allée avec le secret de mon avenir. Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, t. 1, 1848, p. 421.
2. Peu fréq. [De façon totalement imprévisible] Personne qui va à l'aventure, au hasard. (Quasi-)synon. bohème :
9. Il y avait dans ses veines du sang de bohémienne et d'aventurière qui va pieds nus. On s'en souvient, elle était plutôt alouette que colombe. Elle avait un fond farouche et brave. Hugo, Les Misérables, t. 2, 1862, p. 126.
B.− [L'accent est mis sur la participation active de la pers. intéressée]
1. Personne qui aime, recherche l'aventure, les entreprises risquées.
a) Personne qui s'engage dans des expéditions lointaines, généralement en quête de gloire, de découverte, plutôt que de profit. (Morane, lui, ne recherchant pas la gloire, évidemment, mais bien des entreprises risquées – contrer l’Ombre Jane en étant une, et de taille – ainsi qu’adorant les expéditions aux quatre coins de la planète)
− Domaine milit. Engagé volontaire faisant la guerre pour s'illustrer par les armes, sans recevoir de solde; p. ext. soldat mercenaire : (définition négative qui n’intervient, vous en conviendrez, que très tard et, une fois encore, n’a rien à voir avec Morane – d’ailleurs, dans notre étude, jamais cette dimension dépréciative n’est seulement abordée !)
10. Ce sont les soldats accoutumés au brigandage, c'est la lie du peuple, ce sont des aventuriers pervers et immoraux, tels que Regnault de Saint-Jean-d'Angély, Fouché, etc., qui ont appelé Bonaparte. Il a enfreint un traité qu'il avait consenti lui-même; il vient comme un pirate, comme un brigand, avec le poignard d'un Genséric et la massue d'un jacobin, porter encore la désolation chez ce peuple qui l'avait repoussé. Maine de Biran, Journal, 1815, p. 50.
11. Le conseil de Bourgogne s'occupa aussitôt de pourvoir à la sûreté du duché. On convoqua des hommes d'armes; Antoine de Toulongeon fut chargé de l'office de maréchal, au lieu de son frère prisonnier; un nommé Perrin Grasset, aventurier et chef de compagnie, fut envoyé dans le Charolais, et tarda peu à surprendre la ville de la Charité, si importante pour les Français à qui elle assurait le passage de la Loire. Barante, Hist. des ducs de Bourgogne, t. 4, 1824, p. 418.
12. Il se
laissa entraîner à conter ses campagnes africaines. Gigantesques aventures, dignes de celles des Pizarre et des Cortès! Christophe voyait revivre avec stupéfaction cette épopée
merveilleuse et barbare, dont il ne savait rien, que les Français eux-mêmes ignorent presque tous, et où, pendant vingt ans, se dépensèrent l'héroïsme, l'audace ingénieuse, l'énergie surhumaine
d'une poignée de conquérants français, (...) conquérant à la France, en dépit de la France, un empire plus grand qu'elle. Une odeur de joie puissante et de sang montait de cette action,
où surgissaient aux yeux de Christophe, des figures de modernes condottieri, d'aventuriers héroïques, imprévues dans la France d'aujourd'hui, et que la France
d'aujourd'hui rougit de reconnaître : pudiquement, elle jette sur eux un voile. R. Rolland, Jean-Christophe, Dans la maison, 1909, p. 1038.
13. Je regarde leurs faces crispées, pâlies, profondes. Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine − bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu'on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Barbusse, Le Feu, 1916, p. 265.
14. Égaré dans notre temps, fait pour la conquête et le rapt, on le voyait entrant dans une ville forcée, l'armure mi-rompue, au glas du tocsin, le regard en quête de proies vives et de butin gisant... S'il avait les instincts, il avait aussi les dons des grands aventuriers d'autrefois. Les intellectuels : instruit, artiste, éloquent; surtout les militaires. Partout dans le champ du métier il primait : au quartier, à la manœuvre, à la critique des opérations. Il était fertile, sagace, inventif; il procédait par saillies et intuitions, si perçantes qu'elles semblaient des divinations. Il possédait à l'aigu le sens du terrain, ce coup d'œil jeté dans l'espace, qui est le propre du cavalier. Pesquidoux, Le Livre de raison, 1925, p. 218.
SYNT. Hardi, vieil aventurier; bande d'aventuriers. − PARAD. (Quasi-)synon. soudard, spadassin. (On le comprend, bien qu’ancien « commandant », Bob Morane n’a rien d’un militaire – d’ailleurs il s’entend souvent très mal avec ces derniers, comme d’ailleurs avec les directeurs d’agence d’espionnage)
♦ Spéc., HIST. Celui qui recherche les aventures de chevalerie : (et chevalier, Bob Morane l’est plus que tout autre héros de la littérature populaire actuelle)
15. ... au point de vue politique il avait été vraiment l'homme nécessaire, taillé à la mesure de l'épopée ou plutôt la dominant, puisque, seul d'entre tous ces paladins, il sut intégralement, cette épopée, la « réaliser » à son profit. En lui en effet l'aventurier sans scrupules avait tout naturellement, tout continûment fait place à l'homme d'état, (...). Les anciens Grecs, à la manière des bâtisseurs d'empire, l'eussent nommé Baudouin le Fondateur. Cet état franc de Jérusalem, né de la surprise, se trouvera, dès que posé par lui, du jour au lendemain si solide que nul après lui n'osera le remettre en question. C'est en cela que le formidable aventurier dépasse l'aventure. De cette marche extrême de la chrétienté il fit ce qu'elle devait être pour rester viable : une solide monarchie militaire. Grousset, L'Épopée des croisades, 1939, p. 107.
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